Le ministre de l’éducation nationale l’a dit : « Nous sommes prêts ». Bon, je ne sais pas s’il incluait les profs dans son « nous » ou si c’était un « nous » de majesté mais, lui, il était prêt à faire télétravailler les profs et les enfants pour une « continuité pédagogique ».

Alors, c’est bien joli, de rassurer les parents comme ça, mais je crois que Jean-Michel Blanquer vit au pays des Bisounours. Il croit que tous les profs ont du matériel de qualité chez eux (j’ai mis 10 minutes à démarrer mon ordinateur qui ramait ce matin et mon imprimante ne fait pas scanner, j’ai des collègues qui ont des vieux PC-pas-portables qui ont plus de 20 ans) et que tous les parents se sont équipés en informatique en prévision de l’école à la maison (spoiler : non).

Comment ça s’est passé dans l’école de Bichette ?

Lundi, aucune nouvelle. C’est pas grave, son maître (CP) n’a de cesse de nous répéter qu’il faut faire lire les enfants environ 1h par jour (livre, cahier, manuel, peu importe), c’est le principal. Donc on n’a rien changé à nos habitudes. Mais, comme Bichette voulait ABSOLUMENT travailler, j’ai sorti un cahier de vacances de français qu’elle m’avait fait acheter parce qu’il était écrit « CP » sur la couverture (elle avait eu du flair). Donc, lundi, Bichette a lu et a fait du français pendant 30 minutes, elle était ravie. Le petit a fait des constructions en Duplo et du coloriage, il était ravi.

Mardi, leur école nous a informés que les serveurs du CNED et de l’école étaient surchargés et qu’ils faisaient de leur mieux pour fournir du travail aux élèves d’élémentaire. Mardi mardi, nous avons continué avec Bichette le cahier de français et nous avons lu. Le soir, l’école nous a fait parvenir un fichier du CNED pour les CP. Pour les maternelles, pas de programme, il faut juste jouer à des jeux de société, lire des histoires, cuisiner, développer la motricité fine, etc. Parfait, c’est déjà ce qu’on fait : activité peinture dans l’après-midi pour le plus grand bonheur des enfants.

Mercredi, nous avons demandé à notre fille si elle voulait travailler ou se reposer. Elle était motivée, elle a donc fait des maths avec son papa et un peu de français, elle a aussi fait de la lecture. Le petit a fait du sport (foot avec maman, vélo et jardinage).

Jeudi, Bichette était fatiguée, pas motivée. Pas grave, on ne travaille pas (j’avais déjà remarqué que le jeudi est le jour où les élèves sont le moins motivés, le plus fatigués. Alors si j’ai un conseil à donner : mieux vaut travailler le mercredi et se reposer le jeudi). Les enfants n’ont voulu faire AUCUNE des activités proposés. Pas grave, ils ont joué ensemble. Le maître a envoyé dans la soirée par e-mail les fichiers de français et de maths scannés. On a juste eu à les imprimer (j’ai retrouvé par chance une cartouche d’encre noire, j’ai fait la danse de la joie).

Vendredi (c’est aujourd’hui), elle va faire un peu de français et de maths avec son père ce matin. Oui, c’est moi la prof de la maison, mais nous nous relayons pour faire cours à Bichette. Et nous lirons toutes les deux cet après-midi.

Et du côté des profs, comment ça se passe ?

Je suis en arrêt de travail (jusqu’à aujourd’hui) donc je ne m’y suis pas trop intéressée, ma remplaçante a très bien géré. J’ai tout de même voulu me connecter hier soir, pour voir. J’avais 38 courriels dans ma boite professionnelle. Deux courriers personnels (les collègues qui prenaient de mes nouvelles) et 36 concernant l’enseignement à distance et la « continuité pédagogique ». J’ai refermé la boite mail, on verra ça lundi. Et puis, je me suis dit que quand même, ça pouvait être intéressant donc j’ai rallumé l’ordinateur.

Alors. Tout le monde tâtonne. (Oui, mais le ministre avait pourtant dit que nous étions prêts). Mes collègues s’entraident, chacun-e y va de ses conseils, partage ses trouvailles (liens internet, quiz en ligne, etc.). On découvre, on apprend ensemble, Et, franchement, je suis vraiment contente de faire partie de cette équipe éducative qui se bouge pour les élèves. Chacun-e fait de son mieux, avec plein de bonne volonté. Sur internet aussi (Twitter notamment, mais aussi Facebook et Instagram), les profs partagent des bons plans, des liens, des infos, des coups de gueule.

Et, concrètement, la « continuité pédagogique » ?

Je suis active sur les réseaux sociaux et je lis les posts et statuts de mes copinautes, des mamans blogueuses que je connais depuis longtemps et des parents qui postent leur quotidien. Et cette « continuité pédagogique » n’est pas la même pour tou-te-s, je crois même que tout cela renforce les inégalités.

D’abord, les profs ont subi une forte pression (de la part du Ministre, mais aussi de certains Recteurs d’Académie, des médias aussi et de certaines familles) : il fallait absolument fournir du travail aux enfants. Donc de nombreux enseignants ont fourni beaucoup de matière. Certains enfants se sont retrouvés surchargés de travail et ont paniqué. Dans le collège où j’exerce, j’ai compris que les lèves avaient été surchargés les premiers jours et que les enseignants ont eu pour consigne de ne donner fournir le travail qu’un jour par semaine pour que les familles s’organisent comme elles le souhaitent.

Ensuite, les parents ne sont pas tous disponibles pour travailler avec leurs enfants. Je pense aux parents de familles très nombreuses qui ont des grands, des moyens et des petits. Je pense aussi aux parents qui télétravaillent (mon conjoint télétravaille donc je suis bien contente d’être en arrêt pour le moment, je peux gérer). Je pense aussi aux parents qui ne parlent pas ou peu français et qui vont avoir des difficultés pour aider leurs enfants. Je pense aux parents qui vont se sentir intellectuellement dépassés et qui le disent déjà (notamment sur Facebook) : « on n’a pas tous les capacités pour enseigner » (notamment quand on n’est pas scientifique et que le gamin passe un bac S). On n’est pas tous enseignants ! « Être prof, ça s’apprend, c’est un métier ». S’ils n’ont « pas fait le choix de l’école à la maison, c’est pour une bonne raison ».

Il existe aussi une fracture numérique : certaines familles n’ont ni ordinateur ni imprimante à la maison (oui, ça existe), d’autres ont un ordinateur pour toute la famille (et quand on est trois ou quatre enfants, c’est compliqué, le planning est serré), certains n’ont déjà plus de papier ni d’encre (parce que, comme moi, ils n’avaient pas anticipé), d’autres ont une connexion capricieuse (on n’a pas tous la chance d’avoir la fibre, la 4G, il existe encore des zones blanches et des zones un peu larguées).

Certains enfants avaient un-e auxiliaire de vie scolaire. Les parents ont beau connaître le handicap ou le trouble de leur enfant (dyslexie, dyscalculie, dyspraxie, autisme, tda-h, ou handicap social), ils n’ont pas forcément les clés pour aider leur enfant à travailler et leur enfant n’a pas toujours envie de bosser avec eux. C’est souvent plus compliqué qu’avec les autres enfants.

Je pense aussi aux enfants à qui les parents mettent une pression énorme toute l’année (ceux qui mettent aussi la pression aux profs pendant l’année scolaire et qui les inondent actuellement d’e-mails) et qui n’ont pas une minute de répit pendant le confinement.

Je me demande…

Est-ce que c’est grave si les enfants ne travaillent pas autant qu’à l’école pendant quelques semaines ? Est-ce que les élèves « perdent » tout leur savoir, toutes leurs connaissances pendant les six semaines de congés d’été ? Est-ce qu’il est si important de terminer les programmes ? Est-ce que c’est grave si les parents ne font pas faire à leurs enfants tout ce que les enseignants envoient ? Est-ce qu’il faut vraiment évaluer les élèves à distance ? Est-ce qu’on n’est pas en train de creuser encore plus les inégalités ?

Aux parents d’enfants qui sont en 3e, 1e ou Terminale, j’ai répondu que réviser ce qui a déjà été vu en classe pouvait être un bon début. Renforcer les bases aussi. Revoir un peu de grammaire, d’orthographe, les calculs… les fondamentaux en quelque sorte, ça peut être utile. Les profs vont s’adapter, les parents et les enfants aussi. On va faire ce qu’on peut.

Profs, élèves, parents, on est tous dans le même bateau, qui a un peu des airs de Titanic, on navigue à vue sans savoir si on va sombrer et le ministre nous demande de continuer à jouer du violon.

J’aurais aimé que le ministre de l’Education nationale tienne le même discours que les enseignants de mes enfants : l’important c’est de passer du temps ensemble, de lire, de se raconter des histoires, de jouer, de cuisiner, bricoler, jardiner si on peut, de profiter du moment présent sans ajouter de stress. Et tant pis pour les programmes, tant pis pour les évaluations, tant pis pour le scolaire, on n’apprend pas que dans les livres…