Cette photo de Notre Dame de Paris a été prise le 14 avril 2000 lors d’un voyage scolaire.

J’étais en seconde, c’était la première fois que je « montais à la capitale ». Nous avions un temps libre et, tous, nous avons demandé à aller visiter cette merveille architecturale, cette fascinante cathédrale gothique. Je me suis arrêtée en face de cette dame de pierre et j’ai immortalisé le moment. Déjà, les mots de Victor Hugo résonnaient dans ma tête. J’imaginais Esmeralda et tous les va-nus-pieds qui trouvaient refuge dans cet asile. Cette grande dame a abrité tant de pauvres gens…

Ma photo est moche. Temps gris, appareil photo jetable. Mais peu importe. Je me souviens du moment où j’ai franchis la porte, de mon émotion, de cette impression d’être minuscule, de n’être qu’une poussière dans l’Histoire.

Lundi, Elle a brûlé. J’ai regardé les images des flammes qui la mangeaient, j’ai pensé au texte de Victor Hugo qui imaginait le feu la détruire. Tristesse. Désolation.

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle.

Sans doute ce phare étrange allait éveiller au loin le bûcheron des collines de Bicêtre, épouvanté de voir chanceler sur ses bruyères l’ombre gigantesque des tours de Notre-Dame. »

J’ai eu du mal à aller me coucher.

Mais mardi matin, j’ai entendu les bonnes nouvelles. Le feu éteint, les promesses de dons affluant du monde entier. L’enthousiasme.
Notre Dame, depuis 1163, a résisté à plusieurs guerres, à la Révolution, à la pollution, au poids des ans. Elle a déjà vu sa flèche s’effondrer, ses vitraux massacrés, elle a failli être détruite à la Révolution, elle a été rafistolée, sauvée par le roman de Victor Hugo, restaurée.

Tel le phénix, elle renaîtra de ses cendres. Ça prendra plusieurs décennies, comme pour la restauration de la Cathédrale de Reims. Mais les générations futures verront sa renaissance.

Bravo aux pompiers de Paris. Merci à tous ceux qui vont œuvrer pour sa reconstruction. De formidables artisans, des Compagnons vont fournir un travail de qualité pour que, dans quelques années, nos enfants puissent aussi visiter cette merveille du patrimoine français. 

Et puis est venu le temps des polémiques, avec ces promesses de dons. Et on a comparé ce qui n’était pas comparable.

Etre triste pour la destruction de Notre-Dame de Paris (nous avons des émotions, moi-même j’ai eu les larmes aux yeux) n’empêche pas de penser :
– aux SDF
– aux familles qui vivent sous le seuil de pauvreté en France et dans le monde
– aux enfants du Yemen et à leurs parents
– aux réfugiés qui migrent en Europe sur des bateaux de fortune
– aux femmes tuées par leur conjoint (1 tous les 2 jours et demi depuis le début de l’année en France) et aux enfants tués par leurs parents
– aux homosexuels persécutés dans le monde
– au réchauffement climatique
– aux 2 enfants par classe victimes d’inceste
– aux animaux qui sont morts à cause de l’incendie de Notre-Dame
– aux pauvres agneaux qui seront tués pour les fêtes de Pâques
– aux forêts détruites pour manger du boeuf nourri au soja OGM en Europe
– aux forêts détruites et aux orang-outan massacrés pour manger de l’huile de palme
– …

Liste non exhaustive et dans le désordre.

On peut penser à tout ça chaque jour, un combat n’empêche pas l’autre.

Accueillons nos émotions : nous avons le droit d’être triste pour un joyau architectural, ne jugeons pas les autres.

Soyons altruistes et respectons la douleur et les combats des autres.

*

Et puis, le roman de Victor Hugo Notre-Dame de Paris était numéro un des ventes sur la plate-forme Amazon, au lendemain du terrible incendie qui a partiellement détruit la cathédrale parisienne. C’est super toutes ces personnes qui vont lire ce chef d’oeuvre. Par contre, si vous le pouvez, achetez chez votre libraire, et pas chez ce géant de la vente en ligne qui est bien connu pour son « optimisation fiscale » (euphémisme). Vous pouvez aussi lire le chef d’oeuvre Les Misérables et le conseiller aux généreux Mécènes : Total, Bettencourt, Arnault et Pinault. Sait-on jamais, ça pourrait peut-être aussi leur donner des idées. Et à toutes celles et ceux qui demandent régulièrement le retour de la peine de mort, on pourrait faire lire Claude Gueux et Le Dernier jour d’un condamné. Une bonne dose de Victor Hugo pour sauver la France, quoi.

*

Tout ça pour dire qu’on n’a de leçon à donner à personne. Surtout sur les émotions qu’on ressent. Acceptons d’être tristes pour de vieilles pierres et leur histoire, acceptons que chacun fasse ce qu’il veut de son argent. Si vous voulez sauver la planète, protéger les enfants, les femmes, les animaux, vous pouvez aussi agir, à votre niveau.

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