Dans le labyrinthe de Dédale, Thésée ne devait pas perdre le fil d’Ariane pour espérer trouver la sortie. C’est ce mythe qui a inspiré l’expression « perdre le fil ». Lundi, j’avais un rendez-vous important, un rendez-vous que j’attendais depuis longtemps et qui pourra m’aider à sortir du labyrinthe de ma vie professionnelle dans lequel je me suis enfermée. Pendant cet entretien, j’ai tiré le fil pour remonter aux sources.

Est-ce que j’ai toujours voulu être prof ? 

Quand j’étais gamine, je jouais à la maîtresse, comme de très nombreuses petites filles. J’aimais ça et l’envie de transmettre ne m’a jamais quittée, ni au collège, ni au lycée. Quand j’étais enfant, j’ai souhaité être médecin, pour soigner les gens, ou vétérinaire, pour soigner les animaux, avocate ou juge, pour aider les enfants, reporter pour couvrir de grands événements, journaliste, pour raconter l’actualité mais, surtout, je voulais être autrice. J’écrivais énormément : des récits, des poèmes, des pièces de théâtre que je mettais aussi en scène et que je jouais. Malheureusement, je n’ai rien gardé de tout cela.

Quand j’étais au lycée, il a fallu trouver une orientation. J’ai fait un bac littéraire car j’étais plutôt douée en langues, j’aimais lire et je ne comprenais rien aux mathématiques, la science m’avait perdue. Avec n bac littéraire, à l’époque, les choix d’orientation étaient très limités. Et, quand on est une bonne élève, on nous laissait nous débrouiller, seuls les élèves en difficulté étaient aidés, guidés, en 3ème d’abord, puis en seconde. Ensuite, on orientait les scientifiques vers des études secondaires. Les bons littéraires se débrouillaient. J’aimais les langues, j’ai d’abord pensé devenir traductrice, prof de langues. La fille d’ouvriers, isolée dans sa campagne, sans autre ressource que quelques revues d’orientation (à l’époque nous n’avions pas encore Internet) n’a pas su trouver sa voie seule. Je ne pouvais pas partir à Nantes suivre des études d’italien, je devais aller au plus près, à Angers. Malgré les bourses, nous étions financièrement limités. J’aimais les lettres, j’ai visité les deux universités d’Angers, et je me suis inscrite, le dernier jour, au dernier moment, en fac de lettres modernes. A l’époque, je n’ai pas imaginé choisir les Lettres classiques, bien que j’avais suivi des cours de latin pendant cinq ans. Un gros manque de confiance en mes capacités m’a freinée : tu n’y arriveras pas, tu es trop nulle.

Je me suis donc retrouvée en fac de lettres modernes et j’ai aimé apprendre. A part la grammaire qui me barbait, les études littéraires me plaisaient. J’ai hésité entre une option journalistique proposée aux étudiants de lettre et d’histoire, et une option pour découvrir les métiers de l’enseignement. J’ai choisi cette deuxième voie. Après mon DEUG puis ma Licence, j’ai pris une année pour moi : une maîtrise de littérature étrangère où j’ai enfin retrouvé la langue italienne que j’aimais tant (mais il y a eu un cafouillage lors de mon inscription et j’ai donc une maîtrise de lettres modernes et pas de littérature comparée ou étrangère).

Après cette année très enrichissante, j’ai hésité à faire un DEA ou un DESS. C’était la dernière année où ces diplômes étaient proposés, l’année suivante ils seraient remplacés par le Master en 2 années. Mais mon copain de l’époque avait d’autres projets : un mariage, une maison, des enfants. Et j’ai laissé tomber mes études, pour préparer le CAPES. Échec à quelques points du but. Ma vie personnelle s’effondrait, ma vie professionnelle vivait son premier échec. Je ne savais plus vraiment ce que je voulais faire. J’ai poursuivi ma préparation au concours, que je n’ai pas eu, encore plus près du but. Alors j’ai abandonné. J’avais besoin de recul. J’ai postulé comme téléconseillère, j’ai été prise et pendant quelques mois, j’ai fait un métier alimentaire. Puis on m’a proposé un remplacement à la fin de mon contrat. J’ai accepté, pour voir. Et, depuis, je suis prof.

Que s’est-il passé pendant ces onze années pour être aussi usée ? 

J’ai été remplaçante pendant 5 ans et demi. J’ai enseigné dans le privé sous contrat et dans le public, mais aussi dans le privé hors contrat. J’ai eu des élèves de la 6ème au BTS, en collège, lycée général, lycée technologique, lycée professionnel… J’ai enseigné le français, le latin, l’histoire-géo-EMC en lycée pro, la CGE (culture générale et expression) en BTS. J’ai bossé dans une vingtaine d’établissements différents dans deux régions. Et ça me plaisait, à moi qui avais la bougeotte, de ne pas me fixer. Puis j’ai enfin eu mon concours, en même temps que ma fille. L’année de mes 30 ans. L’année de la stabilité. J’ai repoussé mon stage de 9 mois, j’ai validé mon concours et je suis entrée dans le mouvement pour enfin me poser, définitivement, en septembre 2015, dans le collège où je suis actuellement. J’étais heureuse de pouvoir enfin faire partie d’une équipe, de pouvoir faire des projets, d’avoir la vie stable dont on m’avait toujours vanté les mérites.

Et puis. Et puis il y a eu cette collègue qui a fini de détruire le peu de confiance en moi que j’avais. Des remarques sur le bruit dans ma classe, sur ma façon d’enseigner, sur ma capacité à faire ce métier. Par devant des sourires, par derrières des rumeurs : « elle ne sait pas gérer sa classe », « elle n’a aucune autorité », « dans son cours les chaises et les tables volent », « elle a besoin d’un tuteur et je me suis proposée pour l’aider, la pauvre », « le chef d’établissement a été obligé d’intervenir plusieurs fois », etc. Des collègues sont venus m’en parler et au fil des conversations, j’ai compris qu’elle me démolissait. En parallèle, je gérais seule des problèmes de harcèlement entre élèves de la classe dont j’étais prof principale, sans soutien ni de la vie scolaire ni de la direction. A la maison c’était compliqué, avec un conjoint toujours plus absent, avec un travail toujours plus prenant, une BABI qui grandissait et demandait toujours plus d’attention. Après une grippe dont j’ai eu beaucoup de mal à me remettre, j’ai fait un burn-out. Mon corps et ma tête ont dit STOP.

Je suis rapidement retournée au collège, deux mois plus tard, fin juin, pour la correction du Brevet, avant les vacances scolaires. Je voulais savoir si j’étais capable de reprendre. Mes collègues avaient compris ce qui s’était passé avec celle qui me harcelait, et me soutenaient. En plus, pendant cette période, un joli bébé s’était installé au creux de moi alors j’avais une force nouvelle qui me poussait.

Ma collègue a de nouveau tenté de me pousser à bout à la rentrée suivante. Elle m’a mis des bâtons dans les roues (j’étais écartée de projets, elle lançait à nouveau des rumeurs) alors j’ai accepté l’arrêt de travail proposé par mon médecin (ma tension était au ras des pâquerettes). J’ai été absente un an. Une année à la maison avec mes enfants. Une année pour moi, pour nous. Ça m’a fait un bien fou ! J’ai repris à mi-temps (50%) pour la fin de l’année scolaire (et ma collègue avait jeté son dévolu sur ma remplaçante, que nous avons essayé d’aider à ne pas sombrer). Cette année je suis à 70 % et l’an prochain je serai à 80 %.

Désir d’enseigner : où en suis-je ? 

Hé bien je ne sais pas trop. J’étais contente de reprendre après mon congé parental. J’avais besoin de travailler. Mais j’étais bien, à mi-temps. Ça me convenait. Financièrement, c’était compliqué, donc j’ai repris à 70 % à la rentrée de septembre 2018. Ma collège me pourrit toujours la vie, mais je l’ignore. Elle frappe à ma porte, vient dire qu’il y a trop de bruit, se plaint de moi en salle des profs, devant ses élèves : « Ah, vous n’avez pas vu ça l’an dernier ? Oui, vous aviez Mme Papillon… » Mes latinistes qui l’ont en 3ème viennent me rapporter ses propos. Mais ça me passe au-dessus. Je sais ce que je vaux. Et je sais que mes élèves ne sont pas dupes de tous les mensonges qu’elle raconte.

J’aime enseigner, j’aime la relation que j’ai avec mes élèves. J’aime préparer mes cours, passer des heures à chercher des textes, des activités, construire une progression, etc. Mais tout l’administratif, qui est de plus en plus lourd, me pèse. La relation avec certains collègues me fatigue, le rapport aux parents, à la hiérarchie m’usent. Les réformes, le manque de considération, le prof-bashing, tout les à-côté m’épuisent. Je me sens enfermée, de plus en plus en décalage, de moins en moins à ma place.

Cette année, j’ai fait une formation de deux jours. Deux jours hors du collège, avec des adultes. Deux jours pour MOI. Ça m’a fait un bien fou. Je crois que c’est là, avec tous ces collègues de lettres, que j’ai pris conscience que la flamme s’éteignait, que je n’étais plus aussi motivée qu’eux, que l’envie, le désir étaient émoussés.

Et après avoir tiré le fil, que se passe-t-il ?

J’ai tiré le fil de ma carrière avec la responsable des formations. 1h20 d’entretien. Elle m’a écoutée, a pris des notes, a compris que je suis à un tournant de ma vie professionnelle et a proposé de m’accompagner. Je vais suivre une formation, pendant les vacances scolaires (3 x 2 jours) pour faire le bilan sur ma carrière, sur mes motivations, mes aspirations. Je vais travailler sur moi pour envisager une évolution professionnelle, dans ou hors de l’enseignement.

J’avais perdu le fil de ma vie, je l’avais laissé m’échapper. Je veux à nouveau tirer les ficelles.

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Lundi 8 avril, 8h. Le temps était brumeux. Un peu comme mon avenir. Mais lundi matin, j’avais ce rendez-vous qui pourra aider la brume à se lever pour voir poindre le soleil. Ça prendra du temps mais la patience est mon alliée la plus précieuse. Lundi était le premier jour du reste de ma vie. Lundi, j’ai pris mon destin en main. Je suis capable de le faire. Je vais le faire. Il est temps de disperser le brouillard pour y voir plus clair.

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C’était mon billet pour le 10 du mois d’Egalimère sur le thème : j’ai perdu le fil.

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