Quand j’habitais à Angers, puis à Rennes, le harcèlement de rue était quelque chose que je connaissais malheureusement, comme de trop nombreuses femmes. J’ai été sifflée (surtout lorsque j’osais la jupe, mais cela est aussi arrivé alors que je portais un pantalon), ça m’est aussi arrivé dans le collège où j’effectuais un remplacement. L’élève a cru que j’étais une autre élève et a sifflé à mon passage. Je me suis retournée, il a vu mon regard et s’est excusé quand il a compris que j’étais prof. Il s’est tout de même pris une soufflante : peu importe que je sois prof ou élève, on ne siffle pas les femmes (ni les hommes d’ailleurs). J’ai aussi connu les réflexions habituelles (j’ai failli écrire « ordinaires ». Comme si c’était normal, banal. J’utilise le terme « habituelles » car ce sont toujours les mêmes phrases qui reviennent, si on ne s’habitue pas à les subir, cela devient pourtant une habitude de les vivre)  :

« Hé mad’moiselle ! Hé! T’es charmante ! »

« Hé mad’moiselle, t’as un 06 ? »

« Tu pourrais sourire un peu ! »

« Vous êtes charmante. Vous habitez dans le coin ? »

« Hé, beauté, tu vas où comme ça ? »

« Tu as une belle bouche… tu suces ? »

J’en passe et des pires. Des réflexions sur mes vêtements, sur mon physique, des hommes qui me suivaient sur quelques mètres et que je semais en entrant dans des magasins ou en accélérant le pas…

Et non, ce n’est pas de la drague, comme on a pu me le dire lorsque je m’en plaignais. Non, ça ne fait pas plaisir. Ça fait peur. Surtout quand on ose répondre à ces petites phrases et qu’on nous répond violemment qu’on est une « allumeuse », une « sale petite pute », une « coincée », « de toute façon t’es pas si jolie que ça ! », etc. Ça ne fait pas plaisir quand on ne répond pas et qu’on baisse la tête, qu’on accélère le pas et que les petites phrases deviennent de plus en plus agressives. Non, je ne me suis jamais sentie valorisée. Jamais.

Ces petites phrases, les hommes qui, en boite de nuit, nous frôlent, se frottent ou tripotent, ne comprennent pas qu’on les repousse, ceux qui dans les bars prennent l’excuse du peu de place pour nous toucher, ceux qui posent une main appuyée sur notre épaule, les voyageurs un peu trop collants dans le bus ou le métro, ceux qui posent la main sur la cuisse et s’excusent avec des mots mais pas avec leur regard ni avec leur sourire, ceux qui faisaient que je descendais un arrêt avant le mien ne me manquent pas du tout depuis que je vis dans une petite ville. J’y avais même retrouvé une certaine liberté. Celle de marcher moins vite, de ne plus raser les murs, de prendre mon temps, de sourire…

Et puis, il y a une quinzaine de jours, il m’est arrivé quelque chose qui m’a choqué et qui me fait encore froid dans le dos.
J’avais rendez-vous avec une femme qui m’avait contactée suite à une annonce le bon coin, pour lui vendre des jouets de bébé à l’autre bout de la ville. Après 45 minutes de marche avec ma poussette, je lui envoie un message pour lui dire que je suis arrivée. Après 20 minutes d’attente, mon bébé se met à pleurer de fatigue, j’ai assez poireauté, je lui envoie un second message pour la prévenir que je m’en vais. Et là, un homme passe dans une voiture grise et hurle « Attends-moi, j’arrive ». Je ne sais pas s’il s’adresse à moi. Je regarde autour de moi, je suis seule avec ma poussette. Bon, il ne faut pas traîner. Je pars. Quelques minutes plus tard, je suis le long du port, avec mon fils. Il fait beau, il y a des promeneurs, je prends mon temps. Et je vois une voiture grise s’arrêter à ma hauteur. Un jeune homme, 25-30 ans, châtain, barbu, sweat gris, me prend en photo et se barre. Je suis scotchée sur place. Je rentre chez moi et je poste ce statut sur mon facebook, sans doute pour réaliser ce qui venait de se passer. On me conseille de filer chez les flics, ce qui confirme que ce n’est pas normal. La gendarmerie est à l’autre bout de la ville, je téléphone.

Un gendarme me répond. Il me demande de raconter mon histoire, prend tout en note, me demande des précisions. Pas de plaque d’immatriculation ? Non, je n’ai pas eu le temps de la voir, il était arrêté sur la chaussée, le long de voitures garées. Je ne suis même pas sûre du modèle de la voiture. Une Toyota, sans doute une Yaris. Le gendarme me prend au sérieux, me demande mon identité, mon adresse et me dit de bien faire attention, si je suis suivie, prendre les plaques d’immatriculation, si je vois la photo sur internet, la signaler, etc. Il me dit aussi qu’il en informera les patrouilles et il va voir si ça correspond à d’autres signalements. Il est peu optimiste mais me dit que c’était bien d’avoir signalé, il risque juste des problèmes pour droit à l’image si on le retrouve.

Le harcèlement de rue, ce n’est pas flatteur, ça ne fait pas plaisir. Non, on ne se sent pas plus jolie, plus séduisante. On se sent comme une proie, on se sent mal. La victime se sent mal. Et encore plus lorsqu’on lui dit qu’elle fait toute une histoire pour pas grand chose. Et le harceleur ? On lui trouve des circonstances atténuantes. On dit que ce n’était que de la drague, qu’il a été « maladroit »…

Depuis cette « histoire », je ne suis plus sortie me promener sur le port. Je ne suis plus allée courir. Je ne sors que pour emmener ma fille à l’école et aller la chercher ou pour faire quelques courses.

Le harcèlement de rue, ce n’est pas un petit problème. Non, le harcèlement n’est pas normal. C’est un problème d’éducation. J’ai repris l’élève qui m’avait sifflée en lui faisant la leçon, je ne sais pas s’il en a retenu quelque chose.

Sur twitter, la parole se libère avec le hashtag #balancetonporc, sur facebook c’est avec #moiaussi et #metoo. Il suffit de liquer sur ces mots-dièse pour voir le nombre de femmes (et quelques hommes) victimes de harcèlement de rue voire de harcèlement sexuel au travail ou même d’agressions sexuelles. J’espère que ce monde va prendre conscience de ce qui se passe et que nos filles ne vivront pas ça. Que nos fils ne feront pas ça. Éduquons nos enfants. Éduquons nos garçons et nos filles. Apprenons-leur le respect de l’autre.

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