Essayer de se faire une place, sa place

Je ne me suis jamais sentie à ma place nulle part. Un peu comme si j’étais née au mauvais moment et au mauvais endroit. Comme si j’avais atterri sur Terre par erreur. Comme Musset qui est « venu trop tard dans un monde trop vieux. »

Gamine, j’étais plutôt solitaire, j’avais toujours peur de déranger, de ne pas être à ma place et de gêner. Alors je me faisais toute petite. J’arrivais presque à disparaître,  les autres ne s’apercevaient pas toujours que j’étais là. Ou que j’étais partie. Un fantôme.

Je n’ai gardé aucune amitié d’enfance ou d’adolescence. J’ai toujours avancé sans me retourner. Sans m’attacher. Je me demande parfois si on se souvient de moi. Mes camarades d’école se souviennent davantage de mes frères et soeur. Moi je n’ai pas fait de vague, je me suis fondue dans la masse. J’ai glissé sur le chemin de la vie sans m’y accrocher.

Au lycée et à la faculté,  j’ai connu des amitiés plus durables. J’ai encore des liens avec quelques personnes. Peu. Je continue à avancer sans me retourner.

Vous imaginez peut être que je suis égoïste. Non, c’est même l’inverse. Je n’impose pas ma présence. Je ne veux pas déranger. Pas m’imposer. Alors, comme je ne suis pas indispensable, comme ma présence n’est pas nécessaire, je m’éclipse. Et on m’oublie. Ça a toujours bien fonctionné.  Je ne laisse pas de trace…

Je n’ai pas confiance en moi. Je ne sais pas m’imposer. Combien de fois m’a-t-on dit qu’on ne m’avait pas vu? Combien de fois me suis-je fait prendre ma place dans une file d’attente parce que je suis invisible?

Cette invisibilité a disparu lorsque j’ai été enceinte. J’existais. D’ailleurs il semblerait que j’aie pris beaucoup de poids pour m’affirmer. Pour m’imposer.  Le poids est resté. Je s’impose comme « maman de », maintenant.

Je suis passée inaperçue pendant des années.  Ça m’allait très bien. Même si j’ai énormément souffert de solitude,  je m’en suis toujours accommodée : les autres n’avaient pas besoin de moi et je devais l’accepter.

Récemment, j’ai pris conscience que j’existe et que je dois m’imposer. C’est à moi de faire le premier pas et d’aller vers les autres. Ce n’est pas facile. Je doute énormément. Une de mes élèves a le même problème. Je lui ai conseillé d’aller vers ses camarades. Et j’ai demandé à ces derniers de l’accueillir et de l’accepter parmi eux. Ça semble tellement plus facile à faire à 14 ans qu’à 33 ans.

Cette année, j’avais décidé de m’imposer à mon travail. Le bilan est mitigé. Je fais le maximum d’heures supplémentaires, je suis très présente au collège.  Mais lorsque je suis absente, je redeviens cette personne invisible.

C’est de ma faute, je le sais. Je dois faire l’effort d’aller vers les autres. Je dois prendre sur moi. Ça me demande beaucoup d’efforts et j’ai peur du résultat. J’ai pris sur moi au début de cet arrêt maladie pour prévenir quelques collègues.  Elles ont pris de mes nouvelles.

Mais je suis maintenant absente depuis une semaine et malgré mes efforts,  aujourd’hui j’ai disparu un peu plus.

Au collège,  dans la salle des profs, j’ai laissé des affaires à moi. Deux petits t’as de copies et de photocopies. Sans doute ce petit bordel organisé est-il une manière pour moi de montrer que j’existe, de m’imposer un peu. Quoi qu’il en soit, il ne dérange personne. Je le range avant chaque vacance. Mais hier soir, ma collègue m’a informée qu’elle avait « rangé » mes affaires dans un carton.  Ça partait peut-être d’un bon sentiment, de son envie de tout ranger et de tout contrôler. Mais ça m’a blessée. J’ai eu l’impression que la dernière petite trace de moi avait disparu et qu’il ne restait plus rien de moi au collège. Cette collègue est toute mince, mais elle parle fort et beaucoup.  Sans doute sa façon de montrer qu’elle est là et qu’elle existe. Peut-être qu’elle a besoin d’éliminer les autres pour exister à son tour…

Ma réaction peut sembler exagéré. Ça l’est peut-être. Mais j’ai eu l’impression que ma collègue venait de balayer tous mes efforts d’un simple geste.

Sur le moment, je lui en ai beaucoup voulu. Finalement, je me dis que mes efforts ne servent peut-être pas à grand chose et que c’est ainsi,  je suis vouée à disparaître.  Je ne suis que de passage,  à quoi bon m’accrocher.

J’avais fait l’effort de travailler au contact des autres. Mais sans mes affaires pour me rappeler physiquement que j’ai une place, je ne sais pas si je vais encore y parvenir.  Je crois qu’en mettant mes affaires dans une des salles où je suis le plus souvent, je ne viendrai presque plus en salle des profs et je serai à nouveau invisible…

Aujourd’hui mon objectif est de me remettre de cette sinusite qui me fait souffrir. On verra lundi pour mon retour au collège. 

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18 commentaires

  1. Ton article me parle tellement…
    En le lisant, je me disais… « Tiens, on dirait qu’elle parle de moi ! ».
    Tout comme toi, j’ai beaucoup de mal à être « visible », « attachante ».
    Je maîtrise parfaitement l’art de ne pas me faire remarquer.
    Mais au fil des ans, j’essaie juste de me faire respecter, de montrer que je suis là, que je suis fière d’être qui je suis…
    Parfois, j’y arrive… et parfois je renonce…
    Bon courage pour le retour lundi au collège.
    Bises.

  2. Comme je me retrouve dans ton texte… Malheureusement, pour ne plus être invisible, mon corps à décidé de me passer de fil-de-fer à travers lequel la lumière passe à obèse. En 5 ans.
    Et en plus, ça marche même pas 😠.

  3. Je me reconnais aussi dans ce que tu dis et traverse mais je te rassure il y a ou aura certainement des personnes que tu as marqué, ne serait ce que parmi tes élèves. Parfois j ai des nouvelles d élèves que j ai accompagné et a chaque fois je suis surprise 😲: Certains se souviennent de moi ! Meme certain spécialiste, lors de réunion me demandent : Mais ce n est pas vous qui avait suivi xxxx ? J en suis étonnée a chaque fois.
    Donc je pense que pour toi c est la même chose mais tu as pas encore eu le retour. Comme dirait mon mari : Tu n as pas eu le mémo ? (référence a Batman begins…)

  4. Comme il est paradoxal que tu te sentes invisible dans le métier que tu exerces! Je pense que tu te trompes lorsque tu dis que les gens ne se souviendront pas de toi. Tous ne s’en rappelleront pas c’est sûr, mais certains oui. Tu te sens transparente car tu es mal dans ta peau, dans ton corps, surtout que tu es « exposée » dans ton métier, ton image compte forcément. Tu dis que tu ne sais pas t’affirmer comme ta collègue, mais la question que tu devrais te poser c’est peut-être: comment est-ce que je veux être, moi? Si tu es timide, c’est ainsi. Si tu manques de confiance, tu peux y travailler… Aller vers les autres ne s’improvise pas, il faut aussi en avoir envie. Si tu es « open », les personnes qui croisent ta route le sentent et ont tendance à aller vers toi.
    En tous cas, je pense qu’une prof transparente, ça n’existe pas. Tu resteras forcément dans quelques mémoires, c’est sûr!
    Je compatis pour les microbes que je partage 🙂

  5. j’ai trouvé ton article si triste, si touchant… il n’est pas évident de toujours trouver sa place… c’est un vrai travail en profondeur… gros bisous chaudoudoux

  6. J’aurais pu écrire exactement les mêmes mots : peu d’amitiés gardées, la volonté de ne pas vouloir s’imposer, le côté discret quasi invisible. Sauf que j’ai eu la chance de tomber dans un collège merveilleux remplies de personnes qui le sont tout autant. J’ai pu faire ma place, petit à petit. Je me surprends à recevoir mails et sms de mes collègues dès que je suis absente. Récemment l’une d’elle me faisait remarquer qu’elle avait oublié que j’étais dans la même équipe pédagogique. Je lui réponds que c’est parce que je suis invisible. Elle m’a dit « non tu es tout sauf ça ». Mine de rien ça m’a fait un bien fou. Je te souhaite de la trouver cette place qui est si difficile à trouver !

  7. Une impression également que cela pourrait être moi !
    Les gens se souviennent plus de ma soeur (plus expansive) que moi, plus discret !
    À l’école, je suis plus souvent dans ma salle à bosser qu’en salle des maîtres… pas trop fan des cancans !
    Bises

  8. On est toujours obligé de faire un ou des efforts pour montrer qu’on est là, qu’on existe….il ne faut pas laisser tomber….remets toi bien pour lundi…bises @nnie

  9. Peut-être que c’est le moment de te dire que si je ne t’écris pas souvent, je pense souvent à toi et à notre rencontre (même si j’étais bien malade et pas apte à en profiter au max^^) ♥
    bisous

    1. Moi aussi je repense souvent à cette belle journée. On en parle régulièrement avec le Conquérant.
      Je lis tes critiques littéraires mais j’avoue ne pas trouver quoi dire donc je laisse peu de trace…
      Bisous Onee Chan.

  10. J’ai toujours connu ce problème là et même encore aujourd’hui j’ai du mal à m’imposer. Et pourtant je suis plutôt à ranger dans la catégorie « grandes gueules ». Je brasse beaucoup d’air, j’ai l’air d’être super à l’aise. J’ai le contact assez facile dès lors qu’en face les gens sont ouverts. A l’inverse, je peine à me trouver une place. C’est tellement désagréable, inconfortable.

    Tu as bien fait de laisser tes copies. Ca semble évident que ce n’était pas une mauvaise intention de ta collègue mais je me serai sentie blessée de la même façon que toi.
    Je ne peux que t’encourager à réitérer ce genre de « marquage » de place. Tu es ici sur cette terre, tu as ta place comme tout le monde ! Sans doute qu’il n’est pas d’usage que ça soit facile et il nous appartient donc de nous imposer plutôt que de laisser les autres nous recevoir comme bon leur semble 😉

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