« Tu ne peux pas comprendre… »

Gamine, je ne comprenais pas pourquoi je n’avais pas la chance d’avoir une peau couleur caramel ou chocolat au lieu du teint blanc tirant sur le jaune dont j’avais hérité. On m’a expliqué la génétique et la mélanine. J’ai compris que jamais je n’aurai la peau mate.

Enfant, ma tante ne comprenait pas pourquoi elle était née fille et non garçon. On lui a expliqué les mystères de la nature et elle a compris qu’on ne choisit pas son sexe (mais qu’on peut vivre avec le sien comme on le souhaite).

On ne choisit ni son sexe ni sa couleur de peau, comme on ne choisit pas le pays où l’on naît, ni la culture dans laquelle on grandit. C’est ainsi. Lorsqu’un enfant ne le comprend pas, on le lui explique et il comprend.

Lundi matin, dans la salle des profs, nous nous sommes tous donné du courage avant d’aller en classe. Alors que nous évoquions les attentats, une de mes collègue nous a dit qu’on ne pouvait pas comprendre ce qu’elle ressentait car elle, elle est née et a grandi à Saint Denis.

Un de mes jeunes collègues m’a remerciée d’avoir envoyé pendant le weekend, de nombreux documents à imprimer pour parler aux élèves et pour répondre à leurs questions. Il m’a aussi confié, dans la discussion, qu’un de ses amis lui a dit qu’il ne pouvait pas comprendre, parce qu’il n’est pas musulman.

Il y a quelques années, une maman d’élève (à propos d’un sujet que je ne peux pas développer ici) m’avait dit que je ne pouvais pas la comprendre parce que ma peau n’est pas noire et que je ne vis pas le racisme au quotidien.

Il y a quelques mois, on m’a dit que comme je ne suis pas une « vraie » bretonne, je ne peux pas comprendre les Bretons qui veulent une région réunie, avec 5 départements.

J’ai d’autres exemples en tête. Mais je pense que vous avez saisi l’idée.

Est-ce qu’on ne peut pas comprendre ce qu’est le racisme si on n’en est pas victime? Est-ce qu’on ne peut pas comprendre ce qu’est l’homophobie quand on n’est pas homo? Est-ce qu’on ne peut pas comprendre ce qu’est l’islamophobie quand on n’est pas musulman? Est-ce qu’on ne peut pas comprendre ce qu’est le sexisme quand on n’est pas une femme?

J’ai lu l’excellent article de Baptiste Beaulieu (Les choses que je sais et celles que je ne saurai jamais) publié le 12 novembre. J’ai aussi vu les réactions, souvent violentes, de personnes qui pensent qu’un homme ne peut pas comprendre le sexisme parce que justement, il n’est pas une femme.

Ce n’est pas parce qu’on est un homme, qu’on ne peut pas être féministe. Mais ce n’est pas parce qu’on est une femme, qu’on l’est forcément (de nombreux commentaires haineux ont d’ailleurs été écrits par des femmes).

Ce n’est pas parce que je ne suis pas parisienne que je ne me sens pas profondément meurtrie par les attentats. Ce n’est pas parce que ma collègue est irlandaise, que mon collègue est anglais, que l’EVS est italienne, qu’ils ne sont pas touchés par ces événements.

Ce n’est pas parce que je ne suis pas musulmane que je ne comprends pas les craintes de ces croyants, de voir l’islamophobie grandir.

Ce n’est pas parce que je suis blanche que je ne me bats pas contre le racisme. Ce n’est pas parce que je ne suis pas musulmane que je ne me bats pas contre l’islamophobie. Ce n’est pas parce que je ne suis pas juive que je ne peux pas me battre contre l’antisémitisme.

Mais comme je ne suis pas tout cela, lorsque je le fais, on me renvoie à ma condition de femme blanche française, bretonne (d’adoption donc « pas vraiment bretonne »), de culture judéo-chrétienne et sans religion. Alors, non, je ne peux pas comprendre. Je ne peux qu’imaginer. Et dénoncer. Ce n’est pas grand chose.

Alors je me suis demandée comment lutter contre ces idéologies (tous les mots en « -isme »). Et je me suis rendue compte que de nombreuses personnes en parlent bien mieux que moi. Des Breton-ne-s, des Noir-e-s, des Arabes, des féministes, des musulman-ne-s, des juifs, etc. Alors j’ai décidé de relayer leur parole.

Lorsque j’ai appris les attentats, je me suis dit « pourvu que ce ne soit pas des terroristes islamistes ». Parce que si c’est le cas, les musulmans vont encore être stigmatisés, victimes de la bêtise et du manque de culture de certaines personnes. Mais je ne l’ai pas dit à voix haute, de peur qu’on interprète mal ma pensée.

Et puis j’ai lu un excellent billet, écrit par une femme noire, musulmane et féministe (que j’avais déjà lue à propos des luttes contre le racisme et du féminisme quand on est une femme noire et voilée) que je vous invite à lire. Parce qu’elle, elle peut dire tout ça et qu’on ne lui dira pas qu’elle ne comprend pas. Parce qu’elle écrit très bien et que ce qu’elle écrit est encore trop vrai. Je vous invite à lire le texte de Ndella Paye  : « pourvu que ce ne soient pas des musulmans ».

Source : Hystérikmum - julie Lecomte
Source : Hystérikmum – Julie Lecomte

Allez aussi lire ce billet de Clumsy Mummy qui, avec des mots simples, explique tellement mieux que moi tout ce que j’ai voulu exprimer ici : Nous sommes ensemble.

A lire encore, cet article de télérama qui donne la parole à Karim Miské, le réalisateur de « Musulmans de France » : “En Occident, on ne donne pas la parole aux bonnes personnes

*

Je ne sais pas si mon billet est très clair. Il est un peu confus. Je rêve d’un monde où « les mots en -isme » n’existeraient pas. Où on n’aurait pas besoin de se battre pour la liberté, l’égalité, la fraternité, parce que ce serait acquis. Parce que ce serait normal et naturel. Où mon enfant, qu’il soit fille ou garçon, noir-e ou blanc-he, chrétien-ne, musulman-ne ou athé-e, puisse grandir en toute liberté. Où on n’aurait pas à féliciter quelqu’un d’être égalitariste, d’être pacifiste, de ne pas être raciste, parce que ce serait NORMAL.

Je fais ce rêve, qu’un jour, ça ne soit plus un rêve. J’imagine all the people living in peace…

*

 Attentats de Paris 13 novembre 2015

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17 commentaires

  1. Lorsque j’ai emménagé nous avons fait connaissance de nos voisins et une jeune femme a cru bon de me prévenir qu’elle avait des parents algériens et qu’elle était musulmane. Je lui ai alors dit en riant que ça tombait bien car nous étions tous des habitants de la planète Terre. Cette jeune femme courageuse est la personne la plus charitable que je connaisse et c’est un plaisir de lui parler ! Bien sûr qu’il est possible de vivre en harmonie sur notre terre avec du respect et beaucoup d’amour ! Je le voudrais tant ! Bisous

    1. Je le voudrais aussi.
      Vivement le jour où personne ne se sentira plus obligé d’aller se présenter ainsi. Ta voisine a l’air très sympathique.
      Bisous.

  2. Ce qu’il est beau ton texte Chiara , putain tu m’as pris les tripes, vraiment. Comprendre totalement tant qu’on n’est pas dans la situation peut être pas mais soutenir, respecter, aimer OUI.

    1. Merci beaucoup. J’avais vraiment besoin de l’écrire. On se retrouve tous un jour ou l’autre dans une situation où les autres ne peuvent pas comprendre. Par contre, on a besoin que les autres nous soutiennent.

  3. Merci, c’est le premier mot qui me vient à l’esprit. Votre billet m’a inspiré une bouffée d’amour. Je suis immigrée nouvelle génération, musulmane et humaine alors merci d’exprimer avec autant de simplicité les choses. Vous ravivez l’espoir en moi.

  4. Déjà arrête de t’excuser de tes billets « brouillons » ou je t’appelle Michel (pour Michel Denisot et son »je suis désolé » ) (blague de vieille) 😉
    Voilà maintenant je vais relire ton billet ,sans le lire en diagonale, parce que j’ai bien l’impression qu’il est très très bon

    1. et je te rejoins totalement. à ceci près, que, pour moi la stigmatisation et aussi dangereuse que l’auto-stigmatisation et c’est là ma crainte j’avoue avoir quelque fois bien du mal à discerner l’une ou l’autre de ces deux catégories. Ce besoin de réagir en portant ses origines, sa couleur, sa religion, son sexe… comme étendard ça me désole, et le pire c’est que je participe bien souvent, inconsciemment ou pas, à ça moi aussi. Je sais que les racines du mal sont trop profondes pour qu’on y arrive mais si seulement on pouvait comprendre qu’on est tous des terriens. ( ouchhh qu’est ce que ça fait bisounours dit comme ça. Non?)

      1. L’auto-stigmatisation me gêne aussi. On est juste des humains. Des animaux censés être civilisés. Ca me dérange qu’on nous mette dans des cases. Sans doute parce que je ne rentre dans aucune… J’aimerais ne rentrer sans aucune. Ou juste dans celle des Humains.
        Michel. Heu, non, Kiara 😉

  5. qu’est ce que j’ai pu entendre, sur l’ile, comme « tu ne peux pas comprendre »… à propos de tellement de choses, parce que je n’étais pas noire, pas descendante d’esclave, pas antillaise etc.
    tout comme j’ai pu entendre « tu ne peux pas comprendre quand je parlais enfant et que je n’avais pas encore d’enfant. bref. c’est désolant, et ça favorise tristement le « on reste ensemble parce qu’on se ressemble »… en excluant plus ou moins l’autre… on oublie trop vite que l’homme est souvent doué d’intelligence et d’empathie… qui lui permettent de comprendre pas mal de choses…

    1. Merci pour ton commentaire.
      Je ne suis pas Noire donc je ne comprends pas.
      Je ne suis pas Juive alors je ne comprends pas.
      Je ne suis pas Chrétienne alors je ne comprends pas.
      Je ne suis pas athée alors je ne comprends pas.
      Je ne suis pas issue de l’immigration donc je ne peux pas comprendre…
      C’est ce que j’entends souvent.
      Mais j’écoute, j’essaie de comprendre. Je suis une oreille attentive et j’ai de l’empathie.
      L’empathie.

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