Un lundi pas comme les autres…

Lundi matin, 8h.

Je vais chercher mes sixièmes sur la cours. Dans mon sac, j’ai prévu des outils et des mouchoirs :

Je suis prête. #Astrapi #MonQuotidien #PetitQuotidien #mouchoirs #EtreProf

Comme d’habitude, je les salue quand ils entrent et je leur demande de s’asseoir en silence. Je fais l’appel puis je leur demande s’ils ont passé un bon weekend.

– Non, madame, mon match a été annulé. Pourtant on est loin de Paris. Comment ça se fait ?

Voilà. C’était parti pour une heure de discussion.

Toutes les mains se sont levées, les élèves avaient des questions, des réflexions à partager, des choses à dire.

– C’est quoi l’état d’urgence ?

– C’est quoi le deuil national ?

– Pourquoi il y a des terroristes ?

– Est-ce que ça peut recommencer ?

– Est-ce qu’on fera une minute de silence ?

– A quoi ça sert de faire une minute de silence ?

Je me suis aidée de mes documents et nous les avons fait circuler dans la classe.

Certains gamins riaient bêtement, d’autres ricanaient nerveusement. Les autres leur ont demandé de se taire sans que j’aie à intervenir : « Parce que c’est pas drôle ! Y a pas de quoi rire ! ». Ca les a stoppés net.

Une petite fille s’est mise à pleurer. Sa voisine l’a prise dans ses bras. Je leur ai demandé :

– Qui a pleuré ce weekend ?

Des mains timides se sont levées. J’ai levé la mienne et d’autres ont rejoint celles déjà hautes. Un garçon a levé le doigt :

– Madame, y a ma maman qui a pleuré aussi.

– La mienne aussi !

Une autre petite fille s’est mise à pleurer. Nous avons alors parlé de fraternité, de solidarité, d’amitié, d’amour. J’avais les larmes aux yeux quand la sonnerie a retenti.

J’ai demandé aux petites filles de rester entre elles, de se soutenir et de ne pas hésiter à aller à l’infirmerie.

Cette heure fut éprouvante. Heureusement, j’avais une pause après. Pour prendre un bon thé bien chaud.

*

A la récréation, notre chef d’établissement est venu nous parler dans la salle des profs. Il nous a répété les consignes données par e-mail hier soir à 22h.

Puis nous sommes allés en cours.

Lorsque je suis allée chercher mes élèves de quatrième, j’ai vu leurs mains couvertes d’écritures : « Pray for Paris », « Je suis Paris », « Paix »…

En cours de français, ils n’ont pas souhaité en parler. On a commencé un travail de groupe et ils se sont mis au travail rapidement. Mais l’heure suivante, avec les latinistes (un groupe constitué de quelques élèves de trois classes), pendant les exercices, j’ai entendu leurs réflexions et je me suis incrustée dans les groupes, j’ai écouté et répondu à leurs questions. Ensuite, nous avons repris notre cours.

*

Nous avons fait la minute de silence après le déjeuner. Certains élèves finissent avant 12h et vont manger plus tôt, d’autres ont cours jusqu’à 12h ou 12h30. Notre chef d’établissement avait choisi de tous nous réunir dans la cour et de nous lire un texte avant la minute de recueillement. Les élèves ont été calmes et silencieux dans l’ensemble. A part un ou deux gamins qui, malgré leurs 13 ans, n’ont aucune maturité et, parce qu’ils sont mal à l’aise, jouent à marcher sur les pieds de leurs camarades recueillis ou rient nerveusement.

*

Après ce moment plutôt intense, j’ai ramené mes 4èmes en cours. Ils n’avaient pas la tête à travailler. Ils avaient envie de parler. Ils m’ont posé des questions de vocabulaire : terrorisme, extrémisme, fanatisme et de kamikaze :

– Madame, un kamikaze, c’est quelqu’un qui se fait exploser pour tuer des gens.

– Pour tuer un maximum de gens, même !

– Ben alors, ils sont pas doués ces terroristes là ! Ben oui, ça se voit qu’ils sont jamais allés au stade, hein ! Parce que quand on va voir un match, on est fouillé et même on enlève nos bouchons de bouteille ! Non mais le gars il est pas très intelligent, hein. Il a vraiment cru qu’il allait pouvoir rentrer ? Et puis, s’il avait voulu tuer un max de gens, ben il serait venu à l’heure et il aurait fait péter sa bombe dans la foule. Nan mais c’est vrai, madame, le type il est con quand même, il a tué personne, juste lui !

– Et heureusement, quand même ! Suis-je intevenue.

– Oui, heureusement. Mais bon, avouez que quand même, il a pas beaucoup réfléchi hein. En fait, les terroristes c’est des mecs pas trop intelligents.

– Et les kamikazes c’est pire. Franchement, c’est con de se faire péter tout seul !

– Est-ce que vous savez d’où vient ce mot, kamikaze ?

Et nous avons parlé de son origine, de la seconde guerre mondiale.

– Mais Madame, ça va recommencer ?

– On est en guerre ?

– C’est la troisième guerre mondiale ?

On a aussi parlé de vengeance :

– Ils se vengent parce qu’on fait la guerre en Syrie ?

– Non, c’est parce qu’en France on est dans un pays libre.

– Il faut se venger !

– Non, parce que si on se venge, ils vont se venger. Et après on va se venger encore, et eux aussi. Et ça va jamais finir !

*

Quelques élèves ont eu besoin de rester avec moi après l’heure de classe, pour me poser une autre question, pour être rassurés. Ça a aussi été le cas avec ma collègue d’anglais. Des élèves sont arrivés en retard et elle les a accompagnés. Je lui ai donc proposé de photocopier quelques exemplaires des journaux imprimés. Ils ont été ravis de pouvoir les emporter chez eux.

*

Je suis épuisée de cette journée. Vidée.

Il n’y a eu aucun amalgame. On n’a jamais parlé de religion, juste de leur ressenti. On a essayé de les accompagner, comme on pouvait, avec nos mots.

Ce soir, je suis allée chercher ma fille chez sa nourrice. Elle m’a demandé de lui mettre le DVD de Winnie L’Ourson. Et ça fait du bien, de regarder à la télé un personnage qui n’a comme problème qu’un ami ayant perdu sa queue et une grosse faim de miel…

*

Note : je n’ai retranscrit ici que les paroles des élèves, gribouillées rapidement sur un papier au fur et à mesure, pour en garder une trace.

Publicités

5 commentaires

  1. Pas facile cette journée mais tu t’en es bien tirée ! L’essentiel dans ces cas-là est que personne ne soit visé et que la classe reste unie ! Bonne soirée 🙂 Bisous

  2. La journée n’a effectivement pas été simple. Autant pour le corps enseignant que pour les parents je pense. Tu t’en es très bien sortie. Et parler a du faire énormément de biens à tes élèves. Et je pense que c’est clair qu’après ça nous avons tous besoin de la douceur de nos enfants. Bon par contre, je suis passée des larmes au rire avec la réplique de ton élève sur le kamikaze 😊

  3. Moi aussi je suis passé au rire en te lisant…tu t’en es bien sortie tu sais…vraiment. Tout doit passer par le dialogue c’est important…du moins pour ceux qui veulent parler.
    @nnie

N'hésitez pas à donner votre avis :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s