J’étais en train de corriger des bacs blancs, ce midi, quand j’ai eu besoin d’une pause. J’ai allumé la télé pendant que je mangeais. J’ai mis les infos puis le Magazine de la santé. Une maman était invitée pour parler de son livre, Marion, 13 ans pour toujours. Nora Fraisse a raconté le harcèlement qui a commencé à l’école, puis qui a continué sur les réseaux sociaux et qui a tué sa fille le 13 février 2013.

Marion 13 ans pour toujours - Le harcèlement scolaire tue - Nora Fraisse - Editions Calmann Lévy
Marion 13 ans pour toujours – Le harcèlement scolaire tue – Nora Fraisse – Editions Calmann Lévy

Ce témoignage m’a bouleversée. Pas seulement parce que je suis maman. Aussi parce que je suis prof et que j’ai été élève.

Quand j’étais gamine, un élève qui avait « des problèmes psychologiques » a essayé de m’étrangler avec mon écharpe. Une écharpe orange, que j’aimais beaucoup. J’avais des gants et un bonnet assortis. Je m’en souviens comme si c’était hier alors que ça s’est passé il y a plus de 20 ans. Plus de 25, même. Je ne sais plus si j’en ai parlé, je ne sais plus ce qui s’est passé. Je me souviens juste que je ne pouvais plus respirer et que j’avais peur. Cet élève ne m’a plus « importunée », mais il a embêté ou terrorisé tous les gamins de l’école.

Au collège, j’étais une jeune fille épanouie. En avance sur son âge, moralement, mais aussi physiquement. En quatrième, un groupe de garçons de ma classe avait décidé qu’ils me toucheraient tous les seins. C’était une étape obligatoire pour eux. Ce qui était pour eux un jeu, était pour moi une souffrance. Je me souviens d’un jour, en cours de sport, alors que je passais près d’un renfoncement, quatre ou cinq garçons m’ont bloquée. Je me suis débattue, mais une frêle jeune fille contre cinq adolescents, ça ne fait pas le poids. Alors je me suis laissée tomber sur le sol et je me suis mise en boule. Après m’avoir « pelotée » (ou plutôt après m’avoir effleuré les seins du bout des doigts), ils ont poursuivi leur route. La prof de sport ayant remarqué un attroupement nous a appelés. Le cours a repris et je n’en ai parlé à personne. Jamais. A quoi bon? Je ne pensais pas que les adultes pourraient faire quoi que ce soit. Et je ne pensais pas qu’on me croirait. Qui étais-je? Personne. Alors on avance et on oublie. C’est la première fois que je le fais. Suite à ce pelotage, j’ai emprunté de plus en plus souvent les pulls de mon frère. Un peu trop larges pour moi. Et j’ai été souvent absente en sport. Jamais seule, toujours collé à mes « copines ». J’ai encore entendu des « miss gros seins » réguliers. J’ai laissé parlé ou je répondais « et toi t’es mister gros con » ou quelque chose comme ça. Je me suis blindée, jusqu’à ce que ça se tasse.

En France, 1 élève sur 10 est victime de harcèlement à l’école. Qu’elle soit verbale, physique ou psychologique, la violence répétée est un fléau sous estimé.

Quand j’étais à l’IUFM (oui, j’ai passé mon concours quand l’IUFM existait encore…), j’avais posé la question à la formatrice qui nous demandait si on avait des questions, en vrac, à poser : « Comment gérer la violence des élèves? » Aucune réponse. J’avais aussi demandé ce que l’on devait faire en cas de harcèlement scolaire. Je n’ai jamais eu de réponse non plus.

Lors de mon troisième remplacement, j’ai eu rapidement la réponse sur la violence des élèves. Verbale, physique et… virtuelle.

Depuis 7 ans que je fais ce métier, j’ai aussi été témoin de harcèlement scolaire. Une année, au collège, alors que je surveillais la cour de récréation (pas de surveillants, les profs s’en chargeaient à tour de rôle), trois élèves s’en sont pris à un autre. J’ai foncé vers eux, ramassé la pauvre victime, engueulé les trois autres qui se sont défendus avec le fameux argument : « non mais on jouait, hein, madame ». Bien sûr. J’ai trainé tout ce beau monde chez le CPE qui s’est occupé du « problème ». Il m’a demandé d’écrire ma version sur papier et ensuite, il y a eu convocation des parents des quatre élèves, exclusion de trois jours, travaux d’intérêt général.

J’ai aussi entendu parler de harcèlement sur internet, dans un collège où j’ai fait un remplacement. Trois gamines s’en sont pris à une quatrième. Ces élèves de sixième ont créé un blog sur lequel elles insultaient leur camarade. Elle en a informé ses parents qui ont averti le collège après avoir porté plainte à la gendarmerie. Aucun fait de violence ni verbale ni physique n’avait eu lieu dans l’enceinte du collège. Mais le chef d’établissement a eu l’idée d’organiser une soirée sur le harcèlement sur le net ouverte aux profs, aux enfants et aux parents.

Je ne raconte pas ici tous les faits dont j’ai été témoin ou que j’ai entendu, mais même le plus « banal » est important.

Cette année, j’enseigne en lycée. Depuis le début de l’année, je suis intervenue dans toutes mes classes au moins une fois.

Un garçon, qui était bouc-émissaire l’année dernière, est devenu harceleur. Nous avons rapidement mis les points sur les i avec lui et avec toute la classe. Il a compris qu’il ne devait pas faire subir à quelqu’un ce qu’il a subi auparavant. Dans cette classe, nous restons très vigilants. Quand les profs font bloc, c’est vraiment efficace.

Dans une autre classe, une jeune fille a été prise en photo à son insu. La photo a circulé de portable en portable. Elle l’a su par ses camarades d’internat. Elle en a parlé à ses parents qui lui ont conseillé de nous en parler avant de porter plainte. Elle est venue se confier à moi après un cours. Je l’ai écoutée, j’ai rapporté ses propos à son prof principal et au CPE qui ont fait le nécessaire auprès de la classe. La menace de la plainte à la gendarmerie a fait son petit effet. Conseil de discipline et autres punitions (dont je ne ferai pas étal ici) pour les deux incriminés, le lycée a tapé fort. Mais les parents n’ont pas jugé nécessaire de sévir aussi, pour eux, ce n’était pas une « grosse bêtise ».

Dans une autre classe, en plein cours, un garçon très calme et discret s’est mis à hurler : « Mais putain, laissez moi! Arrêtez de m’embêter, j’en peux plus de vos remarques! » J’étais en train de distribuer des documents, j’ai immédiatement arrêté pour demander ce qui se passait. Il m’a expliqué qu’il était victime de harcèlement verbal de la part de « certains » de ses camarades de classe depuis une dizaine de  jours. J’ai fait la « morale » à la classe, en leur rappelant ce qu’étaient le respect, la violence, ses conséquences, etc. Je pense que c’était nécessaire. L’élève est venu me voir à la fin de l’heure. Il n’a pas voulu me dire qui étaient ses harceleurs. Je l’ai averti que le CPE et son prof principal seraient prévenus. Le CPE est intervenu dans leur classe et l’élève a rencontré le chef d’établissement. Avant les vacances, j’ai demandé à cet élève si ça allait mieux et visiblement, c’est réglé. Mais cela ne nous empêchera pas d’être vigilant jusqu’à la fin de l’année. Et sans doute de sa scolarité.

Depuis que je suis prof, j’ai été confrontée plusieurs fois au harcèlement. On y ajoute souvent à tort l’adjectif « scolaire ». Parce qu’il naît parfois à l’extérieur et/ou qu’il est transporté à l’extérieur de l’établissement après les cours, pendant les vacances, par les réseaux sociaux. Il ne se limite plus à l’enceinte de l’école, du collège ou du lycée. C’est du harcèlement. Point.

J’ai vu des collègues fermer les yeux, pour diverses raisons. Parce que ce sont des gamins, parce que « c’est pas méchant », parce que « c’est de la paperasse », parce que ceci ou cela. Je m’en mêle toujours. Même si parfois, je me trompe. Mieux vaut s’alerter pour pas grand chose, que d’ouvrir les yeux trop tard.

J’ai vu des collègues être anéantis parce qu’ils n’avaient pas vu ce qui se passait. Des collègues qui s’en veulent a posteriori. Pourtant, des signes auraient dû les alerter : les résultats qui baissent, le gamin qui s’éteint, l’isolement… Mais ces signes sont aussi souvent ceux d’un chagrin d’amour. « On aurait dû demander »…

J’ai vu des parents hausser les épaules quand on leur explique que leur enfant est un harceleur. Parce que ce sont des histoires de gamins, parce qu’il y a toujours eu des boucs-émissaires, parce que c’est pas possible, leur enfant est un ange… J’ai vu des parents frapper leur enfant parce que c’est un « petit con », en apprenant le comportement de leur progéniture. Mais jamais je n’ai vu proposer d’aide aux parents d’enfants harceleurs. C’est dommage.

J’ai vu des parents de victimes minimiser les faits, parce que « chez nous, on n’est pas des victimes ». J’ai vu des parents s’effondrer parce qu’on n’a rien vu de tout ça. » « On est de mauvais parents. » « On n’a pas su écouter notre enfant. » Non, ce ne sont pas de mauvais parents. Les gamins ont tendance à ne pas en parler aux adultes. Par honte ou par peur de ne pas être crus ou d’être ignorés. Pour tellement de raisons.

C’est dur pour un enfant de briser le silence. C’est à nous, adultes, d’être vigilants. C’est à nous d’ouvrir les yeux mais aussi et surtout, de répéter que s’ils ont besoin de nous, on est là. Et d’être là le jour où ils ont besoin de nous, même si ça nous fait arriver en retard à la cantine, ou chez la nourrice ou au cours suivant. C’est à nous, adultes, de prouver aux enfants qu’ils peuvent avoir confiance en nous.

Et c’est à nous de leur rappeler qu’un numéro existe : 0808 807 010

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En France, 1 élève sur 10 est victime de harcèlement à l’école. Soit 3 enfants par classe en moyenne. Ouvrons les yeux! Brisons le silence!

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NB : je précise que « gamin’ ou « gamine » n’est pas du tout péjoratif pour moi, c’est même plutôt affectueux.

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Edit du 11/02 :

Si vous avez écrit un billet sur le harcèlement scolaire, que vous soyez parent d’enfant harcelé, enfant harcelé, parents d’enfant harceleur, ancien harceleur, prof, merci de me mettre le lien en commentaire :

– Harcèlement scolaire : la face cachée des (gentils ?) petits enfants !

 La colère

« Je ne pense pas qu’il y ait un problème grave… »

– J’ai été une victime.

 – Stop aux harceleurs!

– Mon harcèlement scolaire …

– Harcèlement scolaire

– Harcèlement, je suis en colère et la « suite » Luttons contre le harcèlement … ah oui et comment ?!

 – Le harcèlement scolaire, je sais ce que c’est

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