Parler de l’horreur avec ses élèves

Ce matin, je me suis réveillée avec la gueule de bois. J’avais du mal à émerger, comme après une nuit difficile, comme après un mauvais rêve. Mais ce n’était malheureusement pas qu’un cauchemar.

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Ce matin, je suis allée au lycée le cœur lourd. J’ai salué les élèves sans mon habituel sourire. Ils l’ont remarqué :

– Ça ne va pas, Madame?

– Non, je ne me sens pas très bien, ai-je répondu en forçant un sourire.

– C’est à cause de ce qui s’est passé? Je veux dire, de l’attentat…

– Oui. Est-ce que vous voulez en parler?

Bien sûr qu’ils avaient envie, non, plutôt besoin d’en parler.

Ils ont vu les images sur leurs smartphones, ont même regardé la vidéo du policier, sans parfois le vouloir :

– On a des amis qui l’ont partagées et, sur Facebook, les vidéos se lancent toutes seules. Alors on l’a vue. C’était choquant.

– Oui, c’est horrible.

Et on a discuté de ce qu’ils avaient ressenti. Certains m’ont proposé des dessins, qu’ils avaient fait spontanément. D’autres avaient envie de s’exprimer, mais ne trouvaient pas les mots.

– Madame, est-ce que je peux noter une phrase au tableau?

– Bien sûr.

Et il a écrit. Et j’ai eu envie de pleurer. Les larmes aux yeux, je l’ai remercié. Cette phrase est restée toute la journée sur le tableau, derrière moi. Je ne l’ai pas effacée en partant ce soir :

« Il y a des chrétiens cons, il y a des musulmans cons, il y a des juifs cons, il faut être raciste des cons, pas des religions. »

1041834-la-une-mahomet-de-charlie-hebdoOn a parlé de Charlie Hebdo, bien entendu. Je leur avais apporté toutes les unes de 2006 dont j’avais tiré l’image ci-dessus. Mais on a surtout parlé de liberté d’expression, de la liberté de la presse, des journalistes enlevés, décapités. Des policiers assassinés dans l’exercice de leurs fonctions.

Dans une autre classe, l’heure d’après, nous avons commencé le cours par une question :

– Madame, on finira les cours plus tôt ce midi?

– Oui. On finira à 11h55. Puis on se réunira tous dans la cour du lycée, toutes les classes, autour du chef d’établissement. Notre Ministre, Madame Vallaud-Belkacem, nous a demandé de procéder à une minute de silence dans nos établissements scolaires, nous le ferons, en mémoire des victimes et en soutien.

Je sentais que les élèves avaient besoin d’en parler alors je les ai laissé faire. Étonnamment, ce n’est pas parti dans tous les sens. Ils ont levé la main et ne se sont pas coupé la parole.

– Ils sont morts parce qu’ils dessinaient. Parce qu’ils disaient ce qu’ils pensaient. C’est ça, Madame, la liberté d’expression!

– Et toi, qui caricatures souvent tes profs et tes camarades, qu’en penses-tu, Nicolas*?

– Ben franchement, je me suis déjà pris des heures de colle parce que j’avais caricaturé Mme H.

– Non, t’abuses Nico! C’est parce que tu dessinais en classe! Oh l’autre, hey!

– Ouais ben c’est ma liberté d’expression. Et franchement, je comprends pas qu’on tue des gens parce qu’ils osent dessiner ce que les autres pensent.

– Et tu as raison. Mais en classe, tu dois suivre, pas dessiner. Tu peux caricaturer en dehors des cours, ça ne pose aucun problème.

A la fin du cours, cet élève m’a tendu un dessin, qu’il avait fait la veille, pour que je l’affiche. Je l’ai scanné et l’ai publié sur notre blog.

L’heure suivante, des élèves d’une troisième de mes classes sont arrivés énervés, les joues rouges, les poings serrés. Je leur ai demandé de s’installer rapidement et de cesser de bavarder. Quand ils se sont installés, j’ai bien vu que ça n’allait pas :

– Que se passe-t-il?

– Madame, c’est juste pas possible là. Paul* est hyper raciste.

– Ouais! Julien* aussi. Il a dit ce matin que les terroristes c’étaient des… je sais pas si je peux le dire… « putains d’arabes », a-t-il terminé presque à voix basse, la voix étranglée.

– Madame, c’est pas possible de dire ça! C’est pas vrai et c’est n’importe quoi!

Alors nous avons parlé du terrorisme, qui n’appartient à aucune religion. Je leur ai rappelé l’attentat en Norvège, en 2011, commis par un fondamentaliste chrétien. Je leur ai parlé du Ku Klux Klan qui se revendique un groupe protestant. Et ils ont lu la phrase de leur camarade, écrite au tableau.

– Madame, dans la Bible on dit : « Tu ne tueras point »!

– Et dans le Coran, il est écrit que si on tue un Homme, on tue toute l’humanité ou un truc comme ça.

– Oui, vous avez raison. Il ne faut pas tout confondre. Quand un chrétien fait un massacre, ce ne sont pas tous les chrétiens qui tirent avec lui. Ça vaut aussi pour ces terroristes qui ne représentent absolument pas les musulmans. Il ne faut pas faire d’amalgame.

Nous avons parlé de la loi, du racisme et de l’antisémitisme, de la xénophobie. De l’appel à la haine qui est un délit.

Puis nous sommes descendus nous réunir avec nos camarades. Il pleuvait, comme si le ciel pleurait. Le chef d’établissement a parlé, nous l’avons écouté avant de laisser place au silence et au recueillement, pendant une minute.

Quand nous nous sommes dispersés, beaucoup avaient les yeux humides. Des nez reniflaient.

Ce midi, le soleil est revenu. Sans un seul nuage. Cet après-midi, nous avons pu travailler.

Je viens de rentrer chez moi. Je n’ai pas enlevé mon manteau ni mes chaussures. J’ai pris mon ordinateur portable et j’ai écrit ce billet. J’en avais besoin.

Ce fut une longue journée. Assez difficile, assez pénible. Mais je suis heureuse de l’avoir vécue avec mes élèves. Demain, ils me donneront leurs dessins, ceux qu’ils ont fait pour soutenir cette grande cause : défendre ses idées. Je les publierai sur notre blog et je les afficherai dans la classe, autour du carré de papier « Je suis Charlie ».

– Mais, Madame, si vous les publiez sur le blog du lycée, vous allez avoir des problèmes?

– Non, pourquoi dis-tu ça?

– Ben, je sais pas, vous avez pas peur?

– Non, je n’ai pas peur. On ne doit pas avoir peur. On doit vivre. On doit poursuivre le combat contre l’obscurantisme. Nous sommes les héritiers des Lumières. Les philosophes n’avaient pas peur. Les dessinateurs assassinés n’avaient pas peur. Parce qu’ils faisaient était juste. Parce qu’ils se battaient pour défendre leurs idées. Ils en sont morts, mais regarde ce qui s’est passé : l’élan d’humanité, de liberté, de fraternité. Tous ces gens qui se soulèvent contre le terrorisme et pour une même cause.

*

Une des missions du prof est de « Faire partager les valeurs de la République ». En français, on leur apprend à lire l’image, à la décrypter. A argumenter aussi. A défendre leurs idées. Je leur ai parlé de Voltaire, de Rousseau, de Diderot et D’Alembert, les Philosophes des Lumières. Aujourd’hui, je n’ai pas fait ce que j’avais prévu, je n’ai pas sorti mes photocopies, ni mes cours. Aujourd’hui, on a échangé, on a argumenté, on a défendu nos idées. Nous formons de futurs citoyens et je suis fière d’eux. Je sais que cette journée restera dans leurs mémoires. Grâce à eux, j’ai confiance en l’être humain.

* Prénoms d’emprunt

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21 commentaires

  1. Bravo pour ce que tu as fais pour tes élèves, je trouve ça formidable cet échange …

    et maintenant je te souhaite une bonne soirée décompression

    Angélique

  2. Dialogues différents dans mon école où les élèves sont plus petits et pas forcement capables de comprendre le pourquoi du comment.
    Beau discours de ma directrice qui a dit que ces personnes étaient des lâches !

  3. Les jeunes ont besoin de comprendre et vous les profs, vous êtes là aussi pour ça ! S’exprimer est nécessaire…Cela vous demande d’être à l’écoute tout en étant sous le choc aussi.
    On va mettre du temps pour évacuer toutes ces tensions, ses sentiments d’horreur, cette peine qui nous étreint aujourd’hui…c’est difficile alors pour eux aussi !
    @nnie

  4. Une seule classe a souhaité en parler ce matin, on a donc pris l’heure pour que chacun puisse s’exprimer. Pas de débordements, juste des élèves qui s’écoutaient et qui partageaient leurs émotions et leurs questionnement. De jolis mots aussi qui m’ont fait chaud au cœur… des propos qui sentent parfois le racisme parental et que j’ai essayé de balayer avec les bons arguments… un gros moments d’émotion pendant la minute de silence, des larmes qui coulaient chez moi et chez eux. Je suis aussi heureuse d’avoir partagé ce moment avec mes élèves. D’ailleurs certains sont venus me remercier à la fin de l’heure en me disant que ça leur avait plu cette discussion. Je ne leur ai rien caché de ma peine, de mes inquiétudes, de mes envies de voir toutes les êtres humains cohabiter sans se détester. Et je crois qu’ils ont surtout apprécié cette sincérité.

    1. Je sens toute ton émotion.
      On fait un métier qui a du sens et on s’en rend compte dans ces moments-là. Je suis heureuse que toutes ces discussions aient eu lieu dans le RESPECT des uns et des autres. Malheureusement les enfants sont imprégnés du racisme parental et en parlant on les fait réfléchir par eux-mêmes.
      Soyons toujours sincères, c’est importants!

  5. De beaux échanges, pas toujours facile d aborder ces sujets avec des ados bravo !
    Notre fille de 6.5 nous a posé des questions ce soir car ils en avaient parler à l école et elle n avait rien compris et on en avait pas parlé hier. 😦
    C est dur de préparer nos enfants au monde des querelles d adultes au nom de Dieu. Et pourtant si on les écoutait davantage peut être que le monde serait meilleur.

  6. A l’école du 9 ans… une minute de silence le matin en arrivant… des explications inexistantes… puis ils ont demandé aux enfants de ne pas se battre aujourd’hui… bref… aucun sens pour les enfants je pense…
    Les échanges que vous avez eu, tes élèves et toi ont sans aucun doute eu plus d’impact.

  7. Ton texte est vraiment chargé d’émotions, je me suis retenue pour ne pas me laisser aller à quelques larmes..En tout cas merci de ce partage, je trouve ça merveilleux de voir que tu as laissé parler tes élèves, que tu les as écoutés, que tu leur as expliqué certaines choses.. J’aurai aimé être dans ta classe ce matin là et pouvoir échanger avec vous 🙂 !

    1. Merci. J’ai aussi retenu mes larmes en l’écrivant. Et je me refuse à me relire, à corriger peut-être des maladresses ou des erreurs parce que je sais que je mes larmes couleraient.
      Nos élèves sont les citoyens de demain, c’est important de les écouter.

  8. les enfants sont touchés également par cet évènements, ils ont peur, ils veulent parler et comme nous tous nous sommes sous le choc avoir parlé avec eux les aura soulager, ils ont rendu un hommage à leur manière

  9. Merci. C’est tellement important de mettre de mots, de laisser s’exprimer ces jeunes qui sont l’avenir de notre pays. Le débat est un vrai espace de liberté d’expression et il faut, je le crois, lui faire de la place dans les écoles. Ils ont de la chance de t’avoir 🙂

  10. Cela n’a pas du être facile de parler de ces événements avec eux mais ces échanges et notamment la petite phrase au tableau montre que l’espoir en notre prochain n’est pas vain!

    1. A part deux élèves dans une classe, je n’ai pas entendu d’amalgames. Mais des collègues ont eu des discussions plus houleuses en classe. Mon collègue d’histoire a demandé aux élèves de noter leurs questions et réflexions anonymement et certaines remarques, certainement entendues à la maison glacent le sang.

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